Du théâtre, que diable !
Oh les beaux jours
WINNIE (à Willie): Tu t'es déjà bien assez dépensé, pour le moment, détends-toi à présent, repose-toi, je ne t'embêterai plus à moins d'y être acculée, simplement te savoir là à portée de voix et sait-on jamais sur le demi-qui-vive, c'est pour moi... c'est mon coin d'azur. (Un temps.) La journée est maintenant bien avancée. (Sourire.) Le vieux style ! (Fin du sourire.) Et cependant il est encore un peu tôt, sans doute, pour ma chanson. Chanter trop tôt est une grave erreur, je trouve. (Elle se tourne vers le sac.) Le sac. (Elle revient de face.) Saurais-je en énumérer le contenu ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Saurais-je répondre si quelque bonne âme venant à passer, me demandait, Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli, saurais-je répondre de façon exhaustive ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Les profondeurs surtout, qui sait quels trésors. Quels réconforts. (Elle se tourne vers le sac.) Oui, il y a le sac. (Elle revient de face.) Mais, je m'entends dire, N'exagère pas, Winnie, avec ton sac, profites-en bien sûr, aide-t-en pour aller... de l'avant, quand tu es coincée, bien sûr, mais sois prévoyante, je me l'entends dire, Winnie, sois prévoyante, pense au moment où les mots te lâcheront - (elle ferme les yeux, un temps, elle ouvre les yeux) - et n'exagère pas avec ton sac. (Elle se tourne vers le sac.) Un tout petit plongeon peut-être quand même, en vitesse. (Elle revient de face, ferme les yeux, allonge le bras gauche, plonge la main dans le sac et en sort le revolver. Dégoûtée.) Encore toi ! (Elle ouvre les yeux, revient de face avec le revolver et le contemple.) Vieux Brownie ! (Elle le soupèse dans le creux de sa main.) Pas encore assez lourd pour rester au fond avec les... dernières cartouches ? Pensez-vous ! Toujours en tête. (Un temps.) Brownie... (Se tournant un peu vers Willie.) Tu te rappelles Brownie, Willie ? (Un temps.) Tu te rappelles de l'époque où tu étais toujours à me bassiner pour que je l'enlève ? Enlève-moi ça, Winnie, enlève-moi ça, avant que je mette fin à mes souffrances. (Elle revient de face. Méprisante.) Tes souffrances ! [...] Pardonne-moi, Willie, on a de ces... bouillons de mélancolie. Enfin, quelle joie, te savoir là, au moins ça, fidèle au poste, et peut-être réveillée, et peut-être à l'affût, par moments, quel beau jour encore... pour moi... ça aura été. (Un temps.) Jusqu'ici. (Un temps.) Quelle bénédiction que rien ne pousse, imagine-toi si toute cette saloperie se remettait à pousser. (Un temps.) Imagine-toi. (Un temps.) - Ah oui, de grande bontés. (Un temps long.) Je ne peux plus parler. (Un temps.) Pour le moment. (Elle se tourne vers le sac. Un temps. Elle revient de face. Sourire.) Non, non. (Fin de sourire. Elle regarde l'ombrelle.) Je pourrais sans doute - (Elle ramasse l'ombrelle) - oui, sans doute, hisser cet engin, c'est le moment. (Elle commence à l'ouvrir. Les difficultés qu'en ce faisant elle rencontre, et surmonte, ponctuent ce qui suit.) On s'abstient - on se retient - de hisser - crainte de hisser - trop tôt - et le jour passe - sans retour - sans qu'on ait hissé - le moins du monde. (L'ombrelle est maintenant ouverte. Tournée vers sa droite elle la fait pivoter distraitement, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.) Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver... à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, certains jours passent sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. (Elle lève l'ombrelle.) Voilà le danger ! (Elle revient de face.) Dont il faut se garer. (Elle regarde devant elle, tenant de la main droite l'ombrelle au-dessus de sa tête.)
Oh les beaux jours, Acte I.
Pièce de Samuel BECKETT, de 1960-196, à deux personnages.
