mercredi 7 septembre 2005

Du théâtre, que diable !

Oh les beaux jours

WINNIE (à Willie): Tu t'es déjà bien assez dépensé, pour le moment, détends-toi à présent, repose-toi, je ne t'embêterai plus à moins d'y être acculée, simplement te savoir là à portée de voix et sait-on jamais sur le demi-qui-vive, c'est pour moi... c'est mon coin d'azur. (Un temps.) La journée est maintenant bien avancée. (Sourire.) Le vieux style ! (Fin du sourire.) Et cependant il est encore un peu tôt, sans doute, pour ma chanson. Chanter trop tôt est une grave erreur, je trouve. (Elle se tourne vers le sac.) Le sac. (Elle revient de face.) Saurais-je en énumérer le contenu ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Saurais-je répondre si quelque bonne âme venant à passer, me demandait, Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli, saurais-je répondre de façon exhaustive ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Les profondeurs surtout, qui sait quels trésors. Quels réconforts. (Elle se tourne vers le sac.) Oui, il y a le sac. (Elle revient de face.) Mais, je m'entends dire, N'exagère pas, Winnie, avec ton sac, profites-en bien sûr, aide-t-en pour aller... de l'avant, quand tu es coincée, bien sûr, mais sois prévoyante, je me l'entends dire, Winnie, sois prévoyante, pense au moment où les mots te lâcheront - (elle ferme les yeux, un temps, elle ouvre les yeux) - et n'exagère pas avec ton sac. (Elle se tourne vers le sac.) Un tout petit plongeon peut-être quand même, en vitesse. (Elle revient de face, ferme les yeux, allonge le bras gauche, plonge la main dans le sac et en sort le revolver. Dégoûtée.) Encore toi ! (Elle ouvre les yeux, revient de face avec le revolver et le contemple.) Vieux Brownie ! (Elle le soupèse dans le creux de sa main.) Pas encore assez lourd pour rester au fond avec les... dernières cartouches ? Pensez-vous ! Toujours en tête. (Un temps.) Brownie... (Se tournant un peu vers Willie.) Tu te rappelles Brownie, Willie ? (Un temps.) Tu te rappelles de l'époque où tu étais toujours à me bassiner pour que je l'enlève ? Enlève-moi ça, Winnie, enlève-moi ça, avant que je mette fin à mes souffrances. (Elle revient de face. Méprisante.) Tes souffrances ! [...] Pardonne-moi, Willie, on a de ces... bouillons de mélancolie. Enfin, quelle joie, te savoir là, au moins ça, fidèle au poste, et peut-être réveillée, et peut-être à l'affût, par moments, quel beau jour encore... pour moi... ça aura été. (Un temps.) Jusqu'ici. (Un temps.) Quelle bénédiction que rien ne pousse, imagine-toi si toute cette saloperie se remettait à pousser. (Un temps.) Imagine-toi. (Un temps.) - Ah oui, de grande bontés. (Un temps long.) Je ne peux plus parler. (Un temps.) Pour le moment. (Elle se tourne vers le sac. Un temps. Elle revient de face. Sourire.) Non, non. (Fin de sourire. Elle regarde l'ombrelle.) Je pourrais sans doute - (Elle ramasse l'ombrelle) - oui, sans doute, hisser cet engin, c'est le moment. (Elle commence à l'ouvrir. Les difficultés qu'en ce faisant elle rencontre, et surmonte, ponctuent ce qui suit.) On s'abstient - on se retient - de hisser - crainte de hisser - trop tôt - et le jour passe - sans retour - sans qu'on ait hissé - le moins du monde. (L'ombrelle est maintenant ouverte. Tournée vers sa droite elle la fait pivoter distraitement, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.) Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver... à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, certains jours passent sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. (Elle lève l'ombrelle.) Voilà le danger ! (Elle revient de face.) Dont il faut se garer. (Elle regarde devant elle, tenant de la main droite l'ombrelle au-dessus de sa tête.)

Oh les beaux jours, Acte I.
Pièce de Samuel BECKETT, de 1960-196, à deux personnages.

Politique de gauche, évidemment !



L'EUROPE DES CRETINS (par Michel ONFRAY)

Les gens qui vont voter Non à la constitution européenne sont des crétins, des abrutis, des imbéciles, des incultes. Petit pouvoir d'achat, petit cerveau, petite pensée, petits sentiments. Pas de diplômes, pas de livres chez eux, pas de culture, pas d'intelligence. Ils habitent en campagne, en province. Des paysans, des pécores, des péquenots, des ploucs. Ils n'ont pas le sens de l'Histoire, ne savent pas à quoi ressemble un grand projet politique. Ils ignorent le grand souffle du Progrès. Ils crèvent de peur.
Jadis, ces mêmes débiles ont voté non à Maastricht ignorant que le oui allait apporter le pouvoir d'achat, la fin du chômage, le plein emploi, la croissance, le progrès, la tolérance entre les peuples, la fraternité, la disparition du racisme et de la xénophobie, l'abolition de toutes les contradictions et de toute la négativité de nos civilisations post-modernes, donc capitalistes, version libérale.
L'électeur du Non est populiste, démagogue, extrémiste, mécontent, réactif. C'est le prototype de l'homme du ressentiment. Sa voix se mêle d'ailleurs à tous les fascistes, gauchistes, alter mondialistes et autres partisans vaguement vichystes de la France moisie, cette vieille lune dépassée à l'heure de la mondialisation heureuse. Disons le tout net: un souverainiste est un chien.
En revanche, l'électeur du Oui est génial, lucide, intelligent. Gros carnet de chèque, immense encéphale, gigantesque vision du monde, hypertrophie du sentiment généreux. Diplômé du supérieur, heureux possesseur d'une bibliothèque de Pléiades flambant neufs, doté d'un savoir sans bornes et d'une sagacité inouïe, il est propriétaire en ville, urbain convaincu, parisien si possible. Il a le sens de l'Histoire, d'ailleurs il a installé son fauteuil dans son sens et ne manque aucune des manies de son siècle. Le Progrès, il connaît. La Peur ? Il ignore. Le debordien Sollers, le sartrien BHL et le kantien Luc Ferry vous le diront.
Bien sûr le Ouiste à voté oui à Maastricht et constaté que, comme prévu, les salaires s'en sont trouvés augmenté, le chômage diminué et fortifiée l'amitié entre les communautés. Le votant du Oui est démocrate, modéré, heureux, bien dans sa peu, équilibré, analysé de longue date. Sa voix se mêle d'ailleurs à des gens qui, comme lui, exècrent les excès: le démocrate chrétien libéral, le chiraquien de conviction, le socialiste mitterrandien, le patron humaniste, l'écologiste mondain. Dur de ne pas être Ouiste... Citoyens, réfléchissez avant de commettre l'irréparable !

Michel ONFRAY
Avril 2005